Ceci n'est pas un sourire

Ceci n'est pas un sourire

Ne dites pas que je suis souriant. Sachez que j'ai des dents exhibitionnistes et coquettes qui se mettent à jour lorsqu'elles rencontrent un visage.


Cet arc denté et lumineux, c'est l'amour.


Même si mes dents tombent, les autres muscles de ma mâchoire, mon faciès, mes rides et une étincelle dans mon oeil vous assurent de la joie que j'ai de vous croiser.


Encore là, il ne s'agit pas d'un sourire édenté, c'est l'amour.


Lorsque que ma fin terrestre approche, que toutes les souffrances envahissent mon corps et ma mémoire s'embrouille dans la maladie, vous trouvez un halo de réconfort dans l'instant éphémère où nos regards se croisent pleinement. Je vous reconnais et mon visage s'illumine, comme au temps de nos jeunesses.


Ceci n'est pas un rictus tordu de douleur, le sourire du dernier souffle, c'est l'amour.


Alors que vous me portez en terre, vêtus de noir à égrainer des chapelets de tristesse, vous échangez vos souvenirs de ce «moi» vivant, beau et fort, que vois croisiez aux hasards de nos existences. Ça vous fait du bien et atténue la douleur de mon absence.


Ceci n'est pas un trésor de réconfort, moi souriant jusqu'à votre propre mort, c'est l'amour.


Épuisé d'avoir pris de front la tempête de vos émotions, vous vous assoyez sous un arbre, et vous regardez le soleil s'éteindre à l'horizon, laissant une fontaine d'étincelles jaillir sur le dos des vagues. Votre coeur se gorge de chaleur lorsque vous réalisez que le bonheur que vous ressentiez à ma vue — ce sourire — se retrouve en toutes choses: une larme sur l'herbe fraiche; l'harmonie du ruisseau clapotant sur les rochers; la grâce de l'oiseau qui plane dans l'été. Tout, partout, tout le temps.


Ceci n'est pas vous souriant, ni même le clin d'oeil d'un dieu ancien, c'est l'amour.


Maintenant que vous êtes repus d'amour, que vous vous êtes sustenté de l'Amour-En-Toutes-Choses, méditez. Profitez de ce moment, sentiment de satiété entre deux repas: vous êtes calme! Plongez longuement en vous-même sans attendre ni rien attendre, et oubliez même l'amour si doux confort. Laissez votre Soi se fondre sans peur dans le magma originel, puisqu'au début et à la fin, il n'y a rien, puisqu'il n'y a ni début ni fin. Au-delà du grand soleil d'or, voyez clairement, maintenant, le ciment invisible de Tout Ce-Qui-Est!


Ceci n'est pas la joie du dernier souffle, ni une divinité affable, ou encore un trésor de réconfort. Ceci n'est pas un sourire et n'est pas l'amour non plus. C'est le vide, matière première de l'univers.

Prospecteur de groove, noctambule enthousiaste, je file dans l'imaginaire à la vitesse de l'éclair. Je défis le temps et l'espace en rugissant de tout mon art.